Normalement, le Tour de France ne sera plus synonyme d’ennui. Très décrié en juillet dernier à cause de la domination du vainqueur britannique Chris Froome et de ses équipiers du Team Sky d’une part, et du manque d’offensive des autres favoris d’autre part, le spectacle cycliste devrait trouver «davantage de souffle» grâce à la nouvelle décision de passer de neuf à huit coureurs par équipe (ce qui représentera un peloton de 176 concurrents au lieu de 198).

Ce changement majeur de réglementation, réclamé par de nombreux coureurs mais aussi par Libération parmi une série de propositions, a été annoncé ce vendredi soir à la surprise générale par l’Association internationale des organisateurs de courses cyclistes (AIOCC), un groupement entièrement noyauté par Amaury sport organisation (ASO), la société propriétaire du Tour, après son assemblée générale annuelle à Paris. Sont aussi concernés par les baisses d’effectifs le Giro (Italie), qui se tient en mai, et la Vuelta (Espagne), qui se déroule en août et septembre. Dans le même temps, les classiques comme Paris-Roubaix, le Tour des Flandres ou Milan-San Remo se disputeront avec des équipes de sept concurrents au lieu de huit. Ce vélo «nouvelle vague» semble trépidant sur le papier. Mais l’annonce unilatérale d’ASO s’inscrit dans un contexte politique dramatique dans le sport cycliste, sur fond, comme toujours, de lutte pour le pouvoir.

Pourquoi c’est une bonne nouvelle

«Cette décision [d’abaisser les effectifs] répond à un double objectif, indique l’Association des organisateurs dans un communiqué. Le premier est d’améliorer les conditions de sécurité des courses au sein d’un peloton moins imposant sur des routes de plus en plus équipées en mobilier urbain. Le deuxième, conséquence heureuse du premier, est de rendre plus compliqué le verrouillage de la course et de donner davantage de souffle sportif aux épreuves, pour la plus grande joie des fans de cyclisme». Sécurité et spectacle ? Le changement de réglementation décidé par ASO répond à une forte demande de toutes les composantes de la «famille cycliste» : les coureurs, les équipes, les diffuseurs télé (France 2 avait déjà obtenu de la fédération internationale la suppression des oreillettes) et, effectivement, les «fans».

En pratique, le Team Sky ne pourra plus imposer son «verrouillage» sur le Tour de France, Astana sur le Giro ou Movistar sur la Vuelta. L’image glaçante de huit coureurs tractant leur leader dans les cols, réminiscence des années Lance Armstrong, va disparaître. Ce cyclisme-là était quasi passé à la moulinette d’un algorithme : tel équipier était désigné pour rouler du kilomètre 100 au kilomètre 115, tel autre du kilomètre 115 au kilomètre 128… Avec un homme en moins, ce contrôle planifié sera moins aisé : les relais entre les coureurs installés en tête du peloton reviennent plus souvent, donc les organismes se fatiguent plus rapidement. Par effet mécanique, les attaquants pourront tenter leur chance sans avoir à craindre que le peloton revienne sur eux avec quasi-certitude. Et les gros bras devraient être livrés à eux-mêmes plus tôt qu’aujourd’hui, plus loin de l’arrivée ; il leur faudrait donc se découvrir plus vite.

Classé deuxième du Tour de France 2016 et incarnation du cyclisme «offensif», Romain Bardet (AG2R la Mondiale) s’était déjà déclaré favorable à l’allégement des masses. Pour lui, la nouvelle réglementation est un don du ciel : Froome ne pourra plus donner aussi facilement de la troupe si le Français porte une attaque, comme il l’a fait cet été dans les Alpes, sur les hauteurs du Bettex.

Quant aux chutes, qui font partie intégrante du spectacle (le résumé vidéo officiel du Tour de France regorge de vols planés superbement filmés), elles devraient être moins nombreuses avec la perte de 22 coureurs dans le peloton. La décision d’ASO et de ses collègues «gros» organisateurs va rassurer les coureurs, très choqués par la série noire de la saison 2016, en particulier la mort accidentelle d’un concurrent sur le Gand-Wevelgem, le Belge Antoine Demoitié, percuté par une moto de presse.

Pourquoi c’est une mauvaise nouvelle

C’est un nouveau tour de force. L’annonce par le Tour de France d’une nouvelle réglementation pour 2017 a stupéfié les patrons d’équipes, qui ne s’y attendaient pas du tout. Pire : la plupart d’entre eux était hostile à cette mesure. «Nous en avons parlé pas plus tard que la semaine passée, indique une source proche du dossier à Libération, via nos représentants au Conseil du cyclisme professionnel [qui regroupe aussi les organisateurs,la fédération internationale etc, ndlr]. Nous pensons que la réduction des équipes est une mesurette et un effet d’annonce. Ca revient à traiter par le petit bout de la lorgnette les problèmes de sécurité ou le problème général du vélo.»

Le problème général ? C’est une référence au nouveau calendrier de première division (UCI WorldTour) pour 2017, qui a été étendu de 27 à 37 courses. Obligeant les équipes à revoir entièrement leur programme et, possiblement, à faire l’impasse sur d’autres épreuves de catégorie inférieure. Les compétitions françaises, qui représentent un quart du calendrier mondial, sont particulièrement menacées par cette réforme, comme Libération l’expliquait le mois dernier : les équipes de premier plan pourraient déclarer forfait et les têtes d’affiche manquer à l’appel, entraînant une chute de l’intérêt sportif, voire des financements. Cette «réforme» a été entérinée l’hiver dernier par la fédération internationale, l’UCI, en accord avec ASO qui s’est ralliée en juin (d’après nos informations, l’organisateur français aurait reçu en échange la promesse de ne pas avoir à partager ses droits télé avec les autres acteurs du cyclisme).

Une nouvelle fois, les équipes ont l’impression d’être flouées. Les managers s’étonnent d’un communiqué de presse unilatéral, cosigné par Amaury sport, son collègue italien RCS (Giro) et la société belge Flanders Classics (propriétaire du Tour des Flandres etc). «Ce n’est pas à un organisateur privé de décider de la réglementation», pointe un patron d’équipe, interrogé par Libération. Une source proche des organisateurs rétorque que ceux-ci seraient dans leur droit. Pour l’heure, l’UCI n’a pas réagi à ce communiqué mais elle ne devrait pas y faire obstacle.

Et les coureurs, la cinquième roue du carrosse ? Certains sont maintenant contraints de revoir leurs plans pour 2017: il y aura moins de places pour les grandes classiques ou les grandes courses à étapes… Or les équipes étaient précisément en train d’arrêter les programmes individuels de compétitions et d’entraînement depuis deux semaines, définissant des objectifs précis pour chaque coureur. «Certains se faisaient une joie de disputer le Giro, mais pour eux c’est fini», note un entraîneur.

Les équipes vont-elles aller à l’affrontement avec ASO voire avec l’UCI ? En attendant un mois de juillet qui s’annonce passionnant, le petit monde du vélo continuera d’être plongé dans les crises et les doutes, pris dans un tourment de mesures subites et contradictoires, dont la finalité n’est en réalité pas l’intérêt des coureurs, équipes ni même des fans, mais celui des plus grands organisateurs cyclistes de la planète qui font la pluie et le beau temps.

Pierre Carrey